OUEST FRANCE : D’ébouriffants graffeurs aux portes des musées

Les ruines de la brasserie La Meuse à Nantes. Un des lieux tolérés par la ville où graffeurs et taggeurs se déchaînent. : Marc Roger

Le graffiti, « art vandale » ? Le Grand Palais expose à Paris 300 oeuvres de cet art né il y a quarante ans sur les murs et les rames du métro de New York. Plongée à Nantes dans la tribu des graffeurs et taggeurs à la prudence de chat.
Il a un faible pour le rose fuchsia, adore jouer avec les lettres de l’alphabet, les dompter, les tordre, les passer au rouge ou au jaune. C’est Towé, 13 ans, haut comme trois pommes, un sac grand comme le monde sur le dos, doigts barbouillés, bouille sympa de gavroche. « Un futur grand », disent les vieux de la vieille de la tribu nantaise des graffeurs, taggeurs et autres writers (graff pour dessin de lettres, tag pour signature).

« Avant, raconte-t-il, j’étais comme tous les enfants. J’étais de l’avis de mon père. Pour lui, le graff, c’est pas de l’art, c’est du pipi de chat pour marquer son territoire. » Depuis deux ans, Towé suit les traces de son frère aîné. Sa toile, ce sont les murs du vieux monde. Les friches industrielles, l’angle des chantiers de démolition, marqueur ou bombe de peinture à la main.

Au collège, il noircit les marges de ses cahiers de tags. Ses professeurs s’en émeuvent. Il hante les lieux « légaux », tolérés par la ville, les ruines de la brasserie La Meuse au pied de la Butte Sainte-Anne, les quais de la Loire à Vincent-Gâche, la glacière près de l’usine à sucre Beghin Say. Mais se hasarde aussi à graffer à « l’arrache », en « vandale », avec ce qu’il faut d’interdit, d’adrénaline, de piment.

Depuis sa naissance à New York dans les années 1970, le graff n’a cessé de faire courir sur le pavé des villes des milliers de jeunes. Avec le rap, c’est un pur produit de la culture hip-hop, un vrai ébouriffement de la culture urbaine. Ces graffs, ces tags ont d’abord surgi sur les rames du métro new-yorkais avant de gagner les zones à l’abandon. Ce sont des bouquets, des buissons, des vagues de lettres aux couleurs vives, rondes comme des hanches, ou aiguës, nerveuses comme des zébrures d’électricité.

Art vandale, rebelle, sauvage, aujourd’hui en voie de reconnaissance ? Le graffeur français Bando l’a importé en France dans les années 1980. Il fait partie des 150 graffeurs et taggeurs réunis dans l’exposition qui a ouvert fin mars au Grand Palais, à Paris.

« C’est un mode de vie, explique Francis, la trentaine, un des graffeurs les plus aguerris de la galaxie nantaise. Nous peignons au départ par plaisir puis par envie d’être vus, nos productions, pas nous. C’est un délire assez égocentrique et en même temps anonyme puisque nous peignons notre pseudonyme de writer. Le but est que les autres writers voient nos trucs et se disent : ’Lui, il déchire.’ Un délire de compétition, de surpassement de soi. On peut comparer le graff à un sport. »

« Ça immortalise un peu »

Et quel sport ! Ceux qui le pratiquent « à l’arrache », de façon sauvage, s’engagent dans un épuisant jeu du chat et de la souris avec la police. Les plus intrépides, ce sont les « trainistes », « un monde à part ». Eux vont tracer leurs lettres vives sur des wagons, courent les gares de France et même d’Europe pour se faire tel type de train.

« Dans le graff, il faut toujours trouver le lieu le plus visible, le plus malin, souligne le Nantais Maksime, 33 ans, graffeur depuis l’âge de 16 ans. Plus t’en mets, plus t’es visible. Le plus haut score, c’est celui qui te fait monter en haut de la pile des recherchés. »

Maksime a mis de l’eau dans son vin comme il dit. « Un moment, ce serait se tirer une balle dans le pied que de faire des trucs trop violents. T’en as marre de payer des amendes. Ou de prendre du sursis. On n’est pas des dealers ou des trafiquants de voitures. Et pourtant, ouais, tu peux aller en taule pour de la peinture ! »

D’où l’agilité et la prudence de chat, la discrétion, les pseudos, les capuches, une méfiance viscérale vis-à-vis des photographes... Une seconde peau pour les graffeurs. La tribu nantaise en compte une centaine. C’est une des plus importantes dans l’Ouest, avec celle de Rennes.

Une tribu avec ses crews (bandes)qui cohabitent tant bien que mal selon des codes précis. « Le graffiti, ce n’est pas le monde des Bisounours, ricane Francis, il y a pour certains un délire de territoire, pour d’autres le but est d’être partout. Donc énormément d’embrouilles, de bagarres, d’histoires de ’toys’. ’Toyer’ quelqu’un, c’est taguer par-dessus son tag ou son graff. En principe, le premier qui cesse de toyer l’autre reconnaît sa défaite. »

Le jeune Towé, lui, continue son apprentissage. Un appareil photo toujours à portée de main pour sauver ses dessins, de la destruction d’un mur, de la sableuse des services municipaux ou de la « repasse » d’un rival. C’est tellement éphémère ! « Je mets les photos sur Internet. Ça immortalise un peu ! » Avant peut-être, un jour, une expo, le musée ?

Marc PENNEC

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