LE POINT : EXPOSITION - Le tag en quête de légitimité
EXPOSITION - Le tag en quête de légitimité
Par Charlotte Pons
"La première fois on me coupera la main, la deuxième c’est la peine de mort" (le tagueur Iranien ISBA) © DR
Ceux qui espéraient voir souffler un vent subversif sur le Grand Palais en seront pour
leurs frais. L’ambition de l’exposition T.A.G n’est pas là, plutôt aux antipodes. "J’ai fait
une promesse aux graffeurs : mettre leurs oeuvres à l’abri du temps et les faire
reconnaître par les institutions comme étant des artistes", explique Alain-Dominique
Gallizia, architecte et fondu d’art à l’origine de l’exposition. Reconnaître par les
institutions, donc. Tâche ardue qui passe par un formatage en règle : support, format
et thème imposés (une double toile horizontale de 60 x 180 cm qui parle d’amour),
espace-temps maîtrisé. Venus du monde entier, les 150 graffeurs réunis par Gallizia
devaient s’astreindre à tagger dans l’atelier mis à disposition à Boulogne-Billancourt,
dans un laps de temps de trois jours. Voilà comment le graffiti passe de la place
Beauvau au ministère de la Culture, du délit à une exposition placée sous le haut
patronage de Christine Albanel.
De la rue à la demeure de Madonna
Passons sur la question de l’esthétisme, débat sans fin selon la sensibilité du public
et qui peut vite tourner café du commerce. Disons simplement que certaines toiles
toucheront au cœur, quand d’autres laisseront totalement indifférent, voire
alimenteront les arguments des détracteurs. Passons encore sur la question du
vandalisme. Le tag est puni par la loi, on le sait. Et les arguments de l’architecte - " la
rue est triste", "le tag est proportionnel à la surface d’espace non géré par la ville et
l’État est de moins en moins présent dans ce qu’il possède" - ne devraient pas
convaincre les pouvoirs publics. Passons, car le débat n’est pas là. Il n’est même pas
dans la soif de reconnaissance dont seraient avides les tagueurs, si l’on en croit
Dominique Gallizia. Las ! Il s’agit pour beaucoup de quinquagénaires évoluant dans
des milieux dits branchés. Celui-ci customise les guitares d’Eric Clapton, celui-là
habille les murs de la maison de Madonna, l’autre théâtralise les boutiques Nike ou
Reebok... Certes, on nous l’assure : certains sont sous le coup d’une procédure
judiciaire. Ouf, voilà qui devrait conforter les bien-pensants dans leurs opinions. Mais
beaucoup voient leurs oeuvres se négocier à six chiffres en salles des ventes. Loin
des scribouillards qui taguent comme on laisse une trace dans un bar un soir
d’ivresse. Mais loin aussi d’une certaine culture hip-hop qui, sans chercher à faire
passer un message politique, n’imagine pas le graff ailleurs que dans la rue.
Quid de la transgression ?
Le débat serait donc : est-ce le support et l’espace-temps qui font le tag ? En ce
sens, en investissant les murs immaculés de la vénérable institution, le tag se
dénaturerait. Des arguments que Gallizia balaie d’un revers de la main. Après tout,
aucun ouvrage ou presque ne théorise cet art, tout est donc permis. Oui mais : quid
de la fulgurance ? De l’éphémère ? De la transgression ? Autant de choses qui dans
l’imaginaire collectif sont intrinsèques au tag. Quid "des bombes avec lesquelles
[exercer] dans l’ombre, stimulé par la pénombre" comme le chantaient Kool Shen et
Joey Starr dans Paris sous les bombes . C’est une épopée graffiti d’une autre
envergure que nous contait NTM en référence au Paris des années 1980, envahi par
la couleur. Peut-être parce qu’elle avait le goût du défi. "Il y a un défi mais il n’est pas
dans la transgression. C’est un défi artistique", explique Alain-Dominique Gallizia. À
l’écouter raconter ces trois années écoulées, où les graffeurs se sont livrés à des
joutes picturales dans son atelier, force est d’admettre que l’énergie est bien là. Qu’il
n’est pas besoin de la rue. Le défi devient alors celui de raconter une histoire du tag,
non pas l’histoire. Et il n’est pas certain que cette histoire-ci ait une influence sur
celle, plus sociétale qu’artistique, qui se joue aux alentours des gares et dans les
tribunaux de France.
Le T.A.G au Grand Palais, du 27 mars au 26 avril.
Plein tarif : 5 euros.
Tarif réduit : 3 euros
http://www.tagaugrandpalais.com/
http://www.lepoint.fr/actualites-culture/exposition-le-tag-en-quete-de-legitimite/249/0/326448
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