GRAFFITI ART MAGAZINE : ADGallizia instinct de conservation

interview | Nicolas Chenus photos | © Pierre Guillien & Nicolas Chenus
Du 27 mars au 26 avril, la galerie sud-est du Grand Palais accueille l‘exposition T.A.G. (Tag And Graff) qui présente trois cents toiles graffiti issues de la collection de l’architecte Alain-Dominique Gallizia. Passionné par l’art urbain, il a commandé à cent cinquante artistes taggueurs et graffeurs du monde entier deux toiles de même format dont l’une sur le thème imposé de l’amour. Cette collection se veut le plus important témoignage de cet art éphémère. Nous sommes allés à la rencontre de son initiateur pour en savoir un peu plus sur cet événement hors du commun.
Comment a débuté votre collection ?
Lorsque j’ai commencé cette “collecte”, plus que collection, j’étais totalement novice. Je suis arrivé naïf, mais avec quand même l’oeil d’un artiste, car en tant qu’architecte, je me considère comme un membre à part entière du street art. En effet, s’il n’y a pas de rues ni de murs, il n’y a pas de tags ! Tout a commencé il y a trois ans par ma rencontre avec Jean-Luc Duez qui écrivait “Amour” partout sur les murs et les trottoirs de Paris. Je lui ai demandé de me peindre une toile et l’idée a germé comme ça. Le thème de l’amour choisi pour le premier tableau commandé est finalement resté pour les suivants.
Quel est votre objectif ?
La collection a pris son envol naturellement, d’abord par la volonté de recueillir et de préserver cet art sauvage et éphémère en offrant aux graffiti artists un support “éternel” pour la postérité. Je me suis engagé moralement à ne pas vendre ces toiles. Cette collection est pour moi celle des artistes avant tout. Elle ne m’appartient pas vraiment. D’ailleurs, aucune de ces toiles ne se trouve chez moi. J’ai constitué en parallèle une collection personnelle, sur des formats différents.
Comment sélectionnez-vous vos artistes ?
Au début, mes choix étaient purement affectifs et subjectifs. J’étais guidé par le hasard des rencontres. L’embarras est qu’il n’existe pas d’ouvrage de référence sur lequel s’appuyer pour hiérarchiser les acteurs du mouvement graffiti. On peut considérer leur ancienneté, l’esthétisme, ou encore la quantité produite, mais en aucun cas on n’arrivera à mettre tout le monde d’accord, et c’est toute la difficulté. Alors je me suis d’abord attaché à retrouver les précurseurs new-yorkais comme Corn Bread, Taki 183, Stay High 149... J’ai presque réussi. J’en ai déjà une soixantaine. Car il y a urgence. C’est un art qui n’est pas neuf et les pionniers commencent à être âgés.
Pourquoi ne pas vous contenter de prendre le graffiti en photo, en situation, dans le milieu urbain ?
Car la photo n’est qu’une reproduction de l’oeuvre, mais ce n’est pas l’oeuvre ! Les photos d’Henry Chalfant sont sublimes, mais elles ne me feront jamais autant vibrer que si j’étais face à la peinture elle-même. Le seul moyen de conserver le graffiti serait de conserver des murs ou des trains peints, mais c’est très difficile. Devant une toile de Blade, on n’est tout de même pas devant l’un de ses wholecars ! Non, c’est vrai, ce n’est qu’un extrait de graffiti. Mais on peut au moins sentir la peinture, la toucher, la regarder et l’apprécier vraiment. Ça, la photo ne nous le permet pas.
La toile est-elle vraiment la place adéquate de l’art urbain ?
Ce support peut sembler un peu archaïque et inapproprié, mais c’est aussi le plus neutre. Aujourd’hui, nos cartes de visite sont encore faites de papier. Il y a des supports et des matières qui perdurent. Ce que j’ai demandé à chacun des writers de ma collection c’est, en quelque sorte, de me laisser leur carte de visite. C’est une concentration de leur talent sur une surface imposée, leur empreinte, le meilleur d’eux-mêmes.
Ont-ils tous vraiment joué le jeu, selon vous ?
La plupart de ceux qui ont accepté y ont mis tout leur coeur et ont fait des choses très intéressantes. Seuls quelques-uns n’ont pas été totalement honnêtes dans leur peinture. Ils le regrettent d’ailleurs aujourd’hui et certains m’ont demandé de refaire leur toile quand ils se sont aperçus que la collection prenait de l’ampleur. C’est un vrai dilemme pour moi, je ne sais pas si je dois accepter ou non.
Certains ont-ils refusé ? Pourquoi ?
J’ai fait face à peu de refus. Futura, Lee et Mode2 n’ont pas encore accepté pour des raisons financières et d’ego. Mais je finirai par les avoir !
Pourquoi imposer un format aux artistes ? N’est-ce pas un peu en contradiction avec leur volonté d’affirmer leur singularité ?
C’est ce que les premiers m’ont dit au début, mais aujourd’hui, ils trouvent ce format génial et me réclament des toiles de cette dimension (une double toile de 60 cm de haut sur 180 cm de large – ndlr). Pour la petite histoire, ce format a été déterminé par la distance qui sépare la vitre arrière de la vitre avant de ma Smart ! Il s’est imposé à moi pour le transport des oeuvres. La ville elle aussi leur impose ses formats, horizontaux pour la plupart : les murs, les trains...
Quel est ce lieu où vous faites peindre la plupart des artistes ?
Ce devait être les locaux de mon agence. En attendant le début des travaux, je l’ai transformée en atelier... Aujourd’hui il est plein de toiles et j’ai finalement installé mon agence dans mon garage ! C’est à la fois un lieu de production et de rencontres. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de rencontrer les artistes et, si cela se passe bien, de leur commander une toile. On discute énormément. J’ai l’avantage de ne pas être dans le bain et je leur apporte un regard extérieur, sans a priori, mais qui néanmoins n’est pas neutre puisque j’ai mon enthousiasme et mon goût personnel. Je n’hésite d’ailleurs pas à leur dire franchement ce que je pense.
Que représente pour vous le fait d’exposer votre collection au Grand Palais ?
C’est l’aboutissement d’un engagement pris auprès des artistes pour que leur art soit reconnu grâce à l’exposition de leurs oeuvres dans un lieu prestigieux.
Que pensez-vous de l’engouement pour le graffiti en ce moment ?
Aujourd’hui, certains vendent des toiles comme ils vendraient des petites cuillères ou des cartes postales. Et très peu font vraiment un vrai travail de galeristes qui est de conseiller, d’accompagner et de soutenir l’artiste. Pour moi, les artistes issus du graffiti sont avant tout des peintres. Et comme tous peintres, ils ont besoin qu’on les écoute et qu’on les conseille. Or jusqu’ici personne ne les avait vraiment pris en charge.
Le T.A.G. au Grand Palais
Du 27 mars au 26 avril 2009
Grand Palais - porte H
Avenue Winston-Churchill - Paris 8e
Entrée | 5 € (tarif réduit : 3 €)
Plus d’infos | www.tagaugrandpalais.com


